Les arbres fertilitaires : base de l’agro-écologie en Afrique ?

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Les arbres fertilitaires : base de l’agro-écologie en Afrique ?

L’APAF vulgarise des techniques agro-forestières en milieu paysan au Togo, au Burkina Faso, au Sénégal et au Mali. L’expérience togolaise révélant un fort potentiel de diffusion de ces pratiques, des demandes émanent d’autres pays africains.

Impression

 

La population de l’Afrique de l’ouest passera de 300 millions aujourd’hui à 800 en 2050. Dans de nombreux territoires de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, la forte croissance de la population a entraîné, une dégradation des sols cultivés du fait de l’abandon de la pratique de la jachère et des dégradations de plus en plus importantes sur les ressources naturelles. Les solutions techniques mises en œuvre pour compenser les baisses de fertilité des sols comme le recours aux engrais chimiques, l’extension des espaces cultivés sur les terres destinées à la jachère longue, aux pâturages et la foresterie, n’ont fait qu’accélérer la destruction des ressources naturelles.


Lancée depuis le début des années 90, la vulgarisation du compostage pour inverser la baisse de fertilité des sols peine à produire des résultats car il s’agit d’une technique très exigeante en eau, paille, transport et travail.


Les espaces boisés sont sous la pression d'une forte pression démographique et du maintien de modes de production agricole consommateurs d’espace. La forêt recule devant l'avancée des cultures.
Une équation difficile à résoudre : forte croissance des populations, dégradation des 2/3 des sols cultivables, faible niveau d’instruction.

 

La réactualisation d’une technique ancestrale

Face à ces défis, L’APAF a développé dès le début des années 90 des projets visant à vulgariser des techniques agroforestières en milieu paysan, notamment avec le soutien de la coopération belge puis de l’Union européenne. L’APAF a commencé par un travail d’observations et de recherches participatives pour identifier une trentaine d’arbres « fertilitaires » que l’on peut qualifier d’engrais vert.

 

Définition d’un Arbre Fertilitaire, donnée par les agronomes Dupriez et de Leener en 1993

« Un arbre fertilitaire est un arbre dont l’activité enrichit la couche arable d’une terre, en améliore la texture et en favorise la structuration. Pour exercer efficacement sa fonction dans les champs, il doit être convivial, c’est-à-dire qu’il ne peut entrer en concurrence forte avec les autres espèces cultivées pour leurs productions domestiques ou marchande »

 

L'arbre fertilitaire doit être issu d'un semis de façon à former une racine pivotante seule capable de remonter des couches profondes du sol (de 10 à 30 m de profondeur) les minéraux (N, P, K et autres) et l'eau nécessaires à l'enrichissement de la couche arable. Par ailleurs des bactéries fixatrices d'azote (rhizobium) et des champignons (mycorhizes) qui sont des rabatteurs de phosphore, potasse et autres minéraux vivent en symbiose avec l'arbre fertilitaire.

 

 

Gauche: Albizia stipulata 4 ans+bananiers; Droite: Albizia lebbeck 2 ans+sorgho

 

Du point de vue des techniques agroforestières et forestières, il s’agit essentiellement d’introduire des arbres fertilitaires ou forestiers dans les champs des paysans et autres lieux de boisements, en appliquant les techniques de régénération naturelle assistée jointes là où c’est nécessaire, à des systèmes de complantation.

En ce qui concerne la méthodologie d’intervention dans les villages, il s’agit de mettre en pratique une démarche participative et volontaire incluant la formation des paysans aux différentes techniques agroforestières et forestières, que ce soit dans leurs champs individuels ou collectifs, dans leurs espaces de boisements ainsi que dans les pépinières villageoises.

Les techniques agroforestières principalement utilisées consistent à introduire des arbres fertilitaires qui sont des engrais verts, dans les champs des paysans(es), par plantation ou régénération naturelle assistée. Les cultures se font en dessous et autour de ces arbres. APAF prend soin d’inoculer ses arbres en pépinières avec des bactéries et mycorhizes souches.

L’apprentissage se fait sur le terrain, ce qui est le mieux adapté à la sociologie locale. Les paysans(es) sont formés à la conduite des pépinières, à la plantation des arbres et à leur entretien (élagages et abattages sélectifs). Ils sont aussi formés à la mise en place de haies vives et mesures de protection des arbres. Un petit équipement en machettes, râteaux, pioches, arrosoirs, est alloué.

 

                                                           Samanéa saman 4 ans taillés tétards,Burkina


Des techniques diffusées à grande échelle

Au Togo, l’Apaf et les paysans ont mis en place 29.850 champs agroforestiers (d’1,5 ha en moyenne) et 2.900 forêts dans 530 villages et hameaux de la région des Plateaux-Ouest et de la région Maritime, dans le cadre du programme PAFVI (Programme d’appui aux initiatives d’agroforesterie et de foresterie villageoise), financé par l’Union européenne entre 2001 et 2004. La majorité (70 %) des champs agroforestiers mis en place dans ce cadre sont des parcelles de café-cacao associés à des cultures vivrières.


Les autres champs agroforestiers sont des cultures maraichères ou vivrières comme le maïs, l’igname, le manioc, la banane. Au total, ce sont plus de 5 millions d’arbres sortis des pépinières qui ont été complantés au Togo, dans les champs de 30.000 familles sur plus de 45.000 ha. Si l’on tient compte de la régénération naturelle assistée, c’est plus encore. Le PAFVI s’est terminé en 2004 mais les 30.000 familles paysannes togolaises qui ont bénéficié des projets et programmes Apaf ont maintenu et agrandi leurs champs complantés d’arbres fertilitaires et de nouveaux paysans ont répliqué et adopté spontanément les techniques dans la zone des projets Apaf. En 2010, une étude  a constaté que 99 % des champs de la zone de production de café-cacao du Togo étaient complantés d’arbres fertilitaires vulgarisés par l’Apaf : les paysans de cette filière ont donc massivement adopté ces techniques. La preuve que ces techniques répondent à leurs besoins.

 

Des effets positifs pour l’environnement, et les revenus des ménages

Deux expertises ont été réalisées sur le PAFVI :

La première (2007) montre que le modèle agroforestier « multi-étagé » a recueilli l’adhésion de tous les paysans concernés. Dans ce modèle, le champ présente plusieurs strates : par exemple au sol des ignames et du manioc, au niveau intermédiaire des bananiers et cacaoyers, et en strate supérieure des grands arbres fertilitaires. Ce sont bien, au-delà de l’arbre, toutes les composantes du système agroforestier qui en font sa richesse. L’étude souligne des impacts environnementaux positifs : diversité biologique, amélioration des nappes phréatiques et des sources car l’enrichissement des sols en matière organique permet de diminuer le ruissellement et ainsi de mieux stocker l’eau… Elle met aussi en avant de nombreux avantages économiques et sociaux : réduction des dépenses en intrants, maintien ou augmentation des rendements, production de bois domestique et de produits de cueillette, diminution de la précarité par la création de ressources ligneuses exploitables, réduction de la pénibilité des tâches féminines car le bois de chauffe et l’eau potable sont plus accessibles.

 

La deuxième (2010) constate aussi des résultats positifs, avec un accroissement des rendements observés dus à l’association arbre – culture de 32 % pour le maïs, 5 % pour le cacao et 74 % pour le café. L’expertise note une amélioration de la qualité des sols et une adoption forte de la technique par les bénéficiaires du programme. Ces techniques ont même été adoptées par des populations non visées par le programme. La raison qui a motivé les producteurs à adopter ces techniques est d’abord économique, avec des bénéfices accrus avec la baisse, voire la disparition, d’achats d’intrants et la production de bois de chauffe et d’œuvre. Les considérations environnementales viennent ensuite lorsque les paysans découvrent les bénéfices écologiques de ces techniques : réassort des nappes et sources, fertilité durable, biodiversité (avec un retour de faune pour la chasse)…Face au succès de l’APAF au Togo, des structures du même nom sont nées dans les années 2000 au Burkina Faso et au Sénégal, et maintenant au Mali, demain au Cameroun et au Congo.